L'illusion de l'improvisation et de la lucidité
Voici un extrait de Perrenoud (2001 : 132-133) qui résume un certain nombre de choses qui me paraissent importantes à ce stade. Bonne lecture!
Toute réflexion sur sa propre action ou celle d'autrui contient en germe une réflexion sur l'habitus qui la sous-tend, sans que le concept et encore moins le mot ne soient en général utilisés. Chacun sait qu'il met en jeu des dispositions stables qu'il nommera son caractère, ses valeurs, ses attitudes, sa personnalité, son identité. De là à accepter que ce qui sous-tend son action lui échappe en partie, il y a un pas que nul ne franchit volontiers. Notre culture individualiste favorise ce que Bourdieu a nommé « l'illusion de l'improvisation ». Chacun imagine qu'il « invente » ses actes, sans percevoir la trame assez constante de ses décisions conscientes et plus encore de ces réactions dans l'urgence ou la routine. Il est difficile de mesurer le caractère répétitif de ses propres actions et réactions, et plus difficile encore de percevoir les effets négatifs d'une façon réitérée d'ignorer, d'effrayer ou de ridiculiser tel élève, de formuler des consignes, d'empêcher les apprenants de réfléchir par eux-mêmes en devançant leurs questions, etc. Chacun résiste à l'idée qu'il est mû par son habitus sans en avoir conscience et plus encore sans parvenir à identifier les schèmes en jeu. Notre désir de maîtrise nous pousse à surestimer la part du conscient et du rationnel dans nos mobiles et nos actes. Nous pouvons certes admettre qu'il est parfois plus efficace ou expéditif d'agir sans réfléchir, de laisser jouer des « automatismes ». Mais nous aimerions croire que c'est un renoncement délibéré, que nous pourrions reprendre le contrôle à condition de le vouloir. Or il n'en est rien. La prise de conscience se heurte assez vite à l'opacité de l'action elle-même et plus encore des schèmes qui la sous-tendent. Elle exige un travail de l'esprit, elle ne devient possible qu'à la condition de prendre du temps, d'adopter une méthode et des médiations appropriées (vidéo, écriture ou entretien d'explicitation, par exemple). Cette tentative peut échouer, car elle se heurte parfois à des puissants mécanismes de dénégation et de défense. Il n'est jamais simple de mettre en question, dans la réflexion sur l'action, la part de nous-mêmes que l'on connaît et que l'on assume. Il est encore plus difficile et inconfortable d'étendre la réflexion à la partie préréfléchie ou inconsciente de notre action. Nul n'ignore que ce qu'il fait est, en dernière instance, l'expression de ce qu'il est. Nul n'est entièrement aveugle à l'intérêt qu'il aurait à avoir accès à la grammaire génératrice de ses pratiques les moins réfléchies. Toutefois, même le praticien le plus lucide préfère interroger ses savoirs, son idéologie, ses intentions plutôt que ses schèmes inconscients. Notre vie est faite de répétitions partielles. Les situations ne varient pas au point de nous obliger, chaque jour, à inventer de nouvelles réponses. L'action est souvent une reprise, avec des variations mineures, d'une conduite déjà adoptée dans une situation similaire. La répétition, même si elle est moins exaltante que l'invention permanente de la vie, est au coeur du travail et de toute pratique, même si les micro variations appellent de micro ajustement de schèmes. Si une posture et une pratique réflexives ont pour sens de réguler l'action, il n'y a donc aucune raison qu'elles s'arrêtent au seuil de la partie la moins consciente de l'habitus. Reste à savoir si une prise de conscience doublée d'une réflexion peut donner prise sur cette partie de soi-même.